Burn-out ! On n’en parlait pas encore beaucoup à l’époque (le terme commence juste à être utilisé à partir des années 70, à l’heure actuelle il n’est toujours pas reconnu comme maladie professionnelle par l’OMS).
Pourtant, c’est bien le sujet de fond du livre de Dorothée Letessier.
Elle s’est inspirée de sa propre expérience en tant qu’ouvrière spécialisée pour nourrir la trame de son histoire et le désespoir de Maryvonne, cette mère de famille hors d’haleine qui finit par tout plaquer sur un coup de tête pour s’émanciper de son travail aliénant et de sa vie de famille monotone.
Le livre paru initialement en 1980 est devenu un best-seller, il a depuis été adapté au cinéma par John Berry et il a été récemment réédité aux éditions Gallimard, agrémenté de deux préfaces.
Un texte d’une simplicité limpide qui dit en peu de mots le besoin vital de respiration.
Maryvonne va partir sans rien, deux heures de route en autocar direction Paimpol.
Ce voyage, cette échappatoire, est l’occasion de se remémorer son travail à la chaîne usant, ses visites au médecin pour obtenir une trêve qu’on lui refuse, sa vie entière défile.
« L’absentéisme, c’est grave socialement, ça coûte cher aux patrons, à la Sécurité sociale, à l’État, à la nation-tout-entière. Et le présentéisme qui nous abrutit, qui nous rend malade, est-ce qu’il ne fait pas plus de ravages ? »
Et puis son quotidien de mère, d’épouse épuisée, inexistante aux yeux de son mari, une vie personnelle pas moins aliénante que le reste au final…
« J’ai été dissoute par un diablotin mutin, un génie malicieux m’a dérobée. Mon mari, si petit, si lointain, n’y comprend rien. « Où qu’est passée ma femme ? Je croyais bien l’avoir rangée là, entre le buffet et l’évier, mais je n’arrive pas à remettre la main dessus, c’est incroyable ! »
Prendre l’air à Paimpol est synonyme d’éclats de rire, d’amour de soi, de volupté… Elle va prendre un bain, manger en tête-à-tête avec elle-même, lire, dormir seule dans un lit rien que pour elle.
Mais toujours les pensées perfides la rattrapent : elle a tellement l’habitude d’être interrompue qu’elle ne peut lire plus de soixante pages, est incapable de dormir longtemps le matin alors qu’elle est lessivée, doit aussi échapper aux paluches visqueuses et baladeuses (parce qu’elle est une femme seule…).
Partir pour nulle part, tout plaquer le temps d’une virée pour se retrouver un peu, avez-vous déjà ressenti cet appel ?
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Résumé : « Je me détends. Je veux vivre. Moi. Ma vie. Ma fugue. Mes plaisirs. Pour moi seule.
Je vais prendre un bon bain bien chaud.
Je verse dans la baignoire vide une grande giclée de bain moussant bleu foncé, et l’eau qui jaillit fait éclore la mousse et la vapeur comme des fleurs japonaises. »
Un matin, Maryvonne, épuisée par l’usine comme par sa vie de famille, craque. Elle décide de partir et prend le car direction Paimpol. Une désertion heureuse, une parenthèse pour réfléchir ou pour tout reconstruire…
Ce voyage libérateur, Dorothée Letessier l’a imaginé quand elle était elle-même ouvrière à Saint-Brieuc. Publié en 1980 alors qu’elle n’a que vingt-sept ans, ce premier roman à l’humour grinçant révèle un talent d’observation saisissant, et dit aussi bien l’aliénation par le travail que le féminisme viscéral, l’usure du couple que le plaisir érotique.
Impossible de ne pas s’attacher à la voix colorée et franche de Maryvonne, héroïne inoubliable dont le lecteur partage le souffle, la colère, la fantaisie et la liberté, dans un ouvrage bien plus subversif et politique qu’il n’y paraît.

Le voyage à Paimpol, Dorothée Letessier
Croire aux fauves, Nastassja Martin
Un homme sans titre, Xavier Le Clerc
Free queens, Marin Ledun
La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante
Frantumaglia, Elena Ferrante
Découvrir cette enquête essentielle : Le péril masculiniste de Sylvie Tenenbaum aux Éditions Harper Collins